La revanche des littéraires

Je n’ai pas oublié le soir où, dans un bar, je discutais avec un copain tout en sirotant une boisson. Au moment de payer, avant même que je n’aie le temps de sortir ma monnaie, il s’est précipité en me disant avec pitié : « Oh, vous les littéraires, vous êtes toujours fauchés. » Pas de bol pour lui, je n’étais pas fauchée. Et si je l’avais été, l’élégance aurait consisté à ne pas le souligner.


Si comme moi vous êtes littéraire, vous ne connaissez que trop bien ce scénario. Vous avez eu droit au sempiternel « Tu as fait L parce que tu n’avais pas le niveau pour faire S. » Dans la sphère privée, vos interlocuteurs se pressent de conclure une discussion par un « Toi, toi, t’es une littéraire, t’es une philosophe, tu rêves. » En entretien d’embauche, combien de fois ai-je entendu que mon profil était intéressant, qu’on aimait, que dis-je, qu’on adorait les profils atypiques, mais qu’on recherchait une personne plus standard.


Comment vivrions-nous si la balance n’avait pas si longtemps penché en faveur des scientifiques ? Si la poésie avait été un peu plus intégrée à notre société au détriment des données, des résultats chiffrés et des réflexions cartésiennes. Si la créativité et l’art n’avaient pas été relégués à des hobbies nécessaires à notre bien-être pour affronter une réalité si difficile ? À quoi ressemblerait le monde si nous avions moins pensé « utile » et plus « vivant », moins « résultat » et plus « émotion », moins « pratique » et plus « créatif » ?


Mais la lumière brille au bout du tunnel…


À l’heure du digital à tout-va, il y a tant de contenus – qui se lisent, s’écrivent, s’entendent ou se voient – à créer que la société recherche des plumes.


La pensée est devenue si standardisée, si monolithique, que même les grands patrons en ont assez des profils similaires d’ingénieurs et de financiers. « Mixité, diversité, intergénérationnel, parcours hors clous », ce sont les doux mots qui résonnent à mes oreilles de plus en plus fréquemment. Il paraît même que le dirigeant de demain devra être un artiste. Le prochain occupant de l’Élysée aurait fait un bac L, espagnol en LV1, anglais en LV2 et toura en LV3, option cinéma, que ça ne m’étonnerait pas.


Profils atypiques, amis littéraires, poètes et gens de lettres, réjouissez-vous, l’heure de la revanche a sonné !

Virginie Manchado® 2020
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